Éloge de la cagole

La cagole, c’est cette créature mythique du Sud de la France, la blonde peroxydée, trop maquillée, arborant ses faux ongles comme un trophée et souvent (légèrement) vêtue d’imprimés léopard. On peut la croiser dans la vieille ville de la cité phocéenne, sur la promenade des Anglais, dans tout le Sud globalement mais également parfois perdue dans Paris, reconnaissable à son accent chantant parmi la foule apathique, les bourrelets dépassant de son tee-shirt trop court. Cagole est dérivé du verbe marseillais « cagar», à savoir chier : son nom porterait donc l’infâme stigmate de la chieuse.

Or, j’aime beaucoup les cagoles.

Une figure tellement emblématique du Sud qu’elle y a sa propre bière.

Autant que je m’en souvienne, j’ai toujours ressenti un amour profond pour la cagole. Curieusement, en dépit de ce que peut laisser présager leur apparence et leur goût pour les bijoux en toc doré, toutes les cagoles que j’ai eu le bonheur de croiser au cours de mon existence recelaient, sous leurs dehors superficiels, des trésors de sagesse. Ces filles étaient toutes très matures, drôles, éloignées des réactions dramatiques, et surtout savaient faire preuve de ce qui est la marque la plus saine d’un esprit de femme : la solidarité féminine. Toujours promptes à écouter les peines de cœur, et les balayer simplement d’un « tous des connards » salvateur en temps de chagrin amoureux, leur compagnie est un baume au cœur qui ancre dans le réel.

Cagole se fichant bien des regards pesant sur elle.

Ça n’est pas un manque de finesse d’esprit, bien au contraire : entendre de ses sœurs de sexe un rappel que malgré les misères que peuvent nous faire les hommes, nous sommes toutes passées par là, et que nous avons entre nous le droit de faire des amalgames et de vouer toute la gent masculine aux fers si cela nous soulage, c’est ce qui permet aux femmes de supporter les histoires qui finissent mal. Et les cagoles l’ont bien compris : souvent en couple, heureuses, elles n’oublient pas l’essentiel « serrage de coudes » féminin loin des regards des hommes lorsque l’une d’elle est blessée. Elle est l’antithèse de la féministe froide, effrayée par le contact physique, qui voit les rapports de sexe comme des rapports de force ; la cagole, elle, sait ce qu’elle vaut et comment en jouer sans être castratrice. Ce rapport charnel à la mode, un peu vulgaire, est l’expression même de cette philosophie de vie, il est courageux, sympathique, abordable, réconfortant.

Protégeons notre patrimoine culturel : donnons à la cagole l’amour qu’elle mérite.