Harcèlement de rue : les racailles sont le problème

“Les forces de l’or­dre pour­ront désor­mais ver­balis­er le har­cèle­ment de rue”, a récem­ment annon­cé la secré­taire d’E­tat aux droits des femmes. Amu­sant, quand on sait que sou­vent les forces de l’or­dre arrê­tent des mecs pour des vio­lences graves et sont écœurés de con­stater qu’il n’iront pas en prison. Amu­sant, quand on se sou­vient qu’en décem­bre une poli­cière a été lynchée au sol par une foule de racailles sans que ses col­lègues ne puis­sent faire usage de leur arme. Amu­sant, quand on sait le nom­bre de cail­las­sages de policiers et pom­piers qui restent impunis.

Les prin­ci­paux respon­s­ables de l’an­goisse des femmes dans la rue sont les racailles, qui ne sont pas juste machistes, mais vio­lents physique­ment. Ils cumu­lent les trans­gres­sions. Tout dans leur lan­gage et atti­tude nous rap­pelle que la moin­dre micro-con­ver­sa­tion peut dégénér­er en agres­sion en un instant.

Si on sur­saute pour un “hé made­moi­selle”, ce n’est pas parce qu’on a peur d’être appelée made­moi­selle. C’est parce que le type qui nous dit ça est capa­ble de péter les plombs sur nous, de nous frap­per, de nous cracher dessus et de nous coin­cer avec ses potes si notre réponse ne lui plaît pas.

Ceux qui trait­ent de putes les femmes dans la rue, ce sont ceux qui zonent, qui trafiquent, qui tabassent des mecs “pour un mau­vais regard”, qui sor­tent le couteau “pour une cig­a­rette”, qui arrachent le sac des pas­santes. Ce sont ceux qui met­tent un point d’hon­neur à ne jamais se décaler d’un cen­timètre quand une femme essaye de pass­er. Ce sont ceux qui blo­quent le trot­toir en groupe de huit et te lâchent un “zebi” (lit­térale­ment, “ma bite” en arabe), si tu leur deman­des poli­ment de pou­voir pass­er avec ta valise à roulettes. Ce sont ceux que les femmes qui racon­tent leur agres­sion appel­lent “des jeunes”, même s’ils ont quar­ante piges, car si elles osent les nom­mer autrement, elles seront illi­co cul­pa­bil­isées, sus­pec­tées, som­mées de se jus­ti­fi­er. Ce sont eux et leurs potes. Et cha­cun de ces types emmerde à lui tout seul une bonne cen­taine de femmes par an. Ils ne se cachent même pas. Tout le monde con­naît ces mecs.

Tant que des types pren­dront 4 mois de sur­sis pour un tabas­sage, tant qu’on relâchera des agresseurs à la moitié de leur peine, aucun poli­tique ne pour­ra dire qu’il lutte sérieuse­ment pour la sécu­rité des femmes.

Ces mecs-là se foutent des amendes, ils sont insolv­ables. Mar­lène Schi­ap­pa veut les envoy­er faire “un stage citoyen”. Leur seule réponse sera un “J’men bats les couilles wesh”, ou autre fan­faron­nade du même ton­neau. Un homme qui a déjà échap­pé à la prison après un vol avec vio­lence, qui pen­dant son ado­les­cence glous­sait en voy­ant ses potes délin­quants sor­tir du com­mis­sari­at libres comme des papil­lons, pensez-vous vrai­ment qu’il écoutera les leçons de citoyen­neté d’une inter­venante associative ?

La focal­i­sa­tion sex­uelle empêche de traiter le prob­lème. Plus de 90% des agresseurs sont de sexe mas­culin mais ce ne sont pas “les hommes” le prob­lème. La majorité des vio­lences aux per­son­nes est com­mise par une minorité de per­son­nes. La majorité des agres­sions est com­mise sur des hommes. C’est une minorité de déviants iden­ti­fiés, impu­nis, qui s’en prend aux femmes et aux hommes dans l’e­space pub­lic. Vous savez, les fameux “con­nus des ser­vices de police” qui s’en sor­tent comme des fleurs presque à chaque fois. Le mec qui te traite de “grosse salope” ou de “keh­ba” quand tu ne réponds pas à son com­pli­ment, c’est aus­si le mec qui met une bal­ayette à ton petit frère de 14 ans pour lui piquer son portable.

On pour­ra m’ob­jecter que les “racailles” ne sont pas les seuls auteurs de vio­lences sex­istes ou de har­cèle­ment. C’est vrai. Il existe par exem­ple une part non-nég­lige­able de harceleurs appar­tenant aux class­es dom­i­nantes de la société, dont l’ex­cel­lente maîtrise des normes sociales leur per­met juste­ment de harcel­er en toute impunité, de ruin­er la répu­ta­tion des plaig­nantes, de répon­dre pile comme il faut aux ques­tions des policiers, de trou­ver de bons avo­cats. Mais l’ex­is­tence de harceleurs cachés ne jus­ti­fie en rien que l’on ferme les yeux sur la masse de harceleurs qui étal­ent leur agres­siv­ité envers les femmes de manière publique, assumée et bruyante.

La diver­sité des pro­fils d’a­gresseurs et harceleurs ne sig­ni­fie pas l’ab­sence de pro­fils. Dis­tinguer divers pro­fils d’a­gresseurs, de modes opéra­toires, de lieux, c’est pré­cisé­ment cela qui per­met d’en­ray­er un phénomène sous ses formes les plus divers­es. En matière de har­cèle­ment de rue, le prob­lème, ce sont les racailles, point.

On notera au pas­sage que la phrase “Il n’y a pas d’a­gresseur-type!”, les fémin­istes insti­tu­tion­nelles la jet­tent tou­jours au vis­age de la femme qui se plaint d’avoir été agressée par des racailles, jamais à celle qui dénonce des vio­lences com­mis­es par un “dom­i­nant”. Per­son­ne ne pré­tend qu’il existe un seul pro­fil d’a­gresseur ou de harceleur, per­son­ne. Quand on martèle à une femme qu’ “il n’y a pas d’a­gresseur-type”, c’est pour la rap­pel­er à l’or­dre, c’est parce qu’on a la trouille qu’elle par­le un peu trop librement.

Une femme vic­time d’a­gres­sion subit sys­té­ma­tique­ment des pres­sions fémin­istes à ne surtout pas décrire son agresseur : au nom du “pas d’a­mal­game” entre une agres­sion et une com­mu­nauté, elle est som­mée de faire l’a­mal­game entre son agresseur et 100% des hommes. Toute femme coupable d’un vilain amal­game en pub­lic sera sys­té­ma­tique­ment rap­pelée à l’or­dre. Celles qui amal­ga­ment l’ensem­ble des hommes à des porcs seront en revanche applaudies.

Pour vous don­ner une idée du niveau d’omer­ta fémin­iste auquel nous sommes ren­dus, le col­lec­tif “Paye ta shneck”, prin­ci­pale plate­forme de témoignages de har­cèle­ment de rue en France, cen­sure sys­té­ma­tique­ment les témoignages de femmes con­tenant des mots tels que “keh­ba”, “wal­lah”, “keh­ba” ou “zebi”. La plu­part des femmes qui me con­tactent pour me relater leur expéri­ence du har­cèle­ment de rue ou d’a­gres­sions ont peur d’être sociale­ment rejetées si je pub­lie leur témoignage. Elles sont des dizaines, alors que Bel­li­ca est un site très récent, qui reste assez con­fi­den­tiel. Au même moment, les fémin­istes insti­tu­tion­nelles par­lent de “libér­er la parole des femmes”. Tout le monde sait qui har­cèle les femmes dans la rue, mais il n’y a pas de “Me Too” pour les vic­times des racailles.

Les femmes vic­times sont som­mées de “ne pas stig­ma­tis­er” les racailles pour “ne pas en rajouter”, puisque ces messieurs font par­tie des “dom­inés” de la société. C’est oubli­er que les rap­ports de dom­i­na­tion vari­ent selon les échelles géo­graphiques. Un homme “dom­iné” à l’échelle de la société se retrou­ve, de fac­to, “dom­i­nant”, quand il coince avec ses copains une nana dans un wag­on de RER pour lui faire pass­er un sale quart d’heure. Con­traire­ment à ce qu’af­firme le cre­do fémin­iste inter­sec­tion­nel, une femme “non-racisée” de la classe moyenne diplômée n’est pas “une dom­i­nante” quand elle est encer­clée par 5 mecs agressifs.

Le “har­cèle­ment de rue” est prin­ci­pale­ment com­mis par des racailles et on ne ren­dra pas les rues sûres pour les femmes tant que l’on ne s’at­ta­que­ra pas au phénomène racaille. Il suf­fit en large part d’ap­pli­quer les lois qui exis­tent déjà et de cess­er les expéri­men­ta­tions péd­a­gogiques far­felues en matière “d’amé­nage­ments de peine”, perçues par les racailles comme rien d’autre que des mar­ques de faib­lesse occidentale.

Les hommes sont les cibles majori­taires d’a­gres­sions mais les femmes sont davan­tage con­fron­tées aux insultes et men­aces au quo­ti­di­en que les hommes. Autrement dit, sta­tis­tique­ment, les hommes sont davan­tage agressés, les femmes sont davan­tage ren­voyées à la pos­si­bil­ité d’une agres­sion. Le pro­jet de ver­bal­i­sa­tion du har­cèle­ment de rue aura sans doute des effets aus­si nuls qu’en Bel­gique, où seules 3 plaintes de ce type sont déposées par an. La ver­bal­i­sa­tion donne une illu­sion de réac­tion poli­tique et sert de cache-sexe à un océan de renon­ce­ments poli­tiques en matière de sécu­rité. Elle entre­tient un cli­mat de sus­pi­cion générale entre les femmes et les hommes, là où pré­cisé­ment, c’est une affaire d’hommes autant que de femmes.

Lut­ter con­tre le har­cèle­ment de rue passe néces­saire­ment par la libéra­tion de la parole, le droit de décrire son agresseur sans crain­dre de subir les foudres du poli­tique­ment cor­rect et par l’ap­pli­ca­tion réelle des peines envers les auteurs de vio­lences, de manière à bris­er le sen­ti­ment d’im­punité qui est la racine de leurs com­porte­ments déviants envers les femmes dans l’e­space public.

En 2018, une femme harcelée dans la rue ou les trans­ports subit un dou­ble har­cèle­ment. Le har­cèle­ment sur le moment, par une racaille, puis le lyn­chage social, dans son entourage ou sur les réseaux soci­aux, si jamais elle ose décrire son agresseur un peu trop précisément.

Il est temps de met­tre fin à ces men­aces de mort sociale.

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