La fin des bikinis dans Miss America : entre néo-puritanisme et marketing hypocrite

ATLANTIC CITY, NJ - SEPTEMBER 10: Miss Tennessee 2017 Caty Davis participates in Swimsuit challenge during Miss America 2018 - Third Night of Preliminary Competition at Boardwalk Hall Arena on September 8, 2017 in Atlantic City, New Jersey. (Photo by Donald Kravitz/Getty Images for Dick Clark Productions)

Le défilé en biki­ni des can­di­dates de Miss Amer­i­ca, c’est bien­tôt fini. La prési­dente du con­cours et ex-miss Gretchen Carl­son a annon­cé la nou­velle début juin : désor­mais, le célèbre con­cours de beauté ne jugera plus les can­di­dates sur leur physique. Der­rière l’en­robage fémin­iste, se cache une stratégie mar­ket­ing bête comme chou. On pour­rait s’en moquer si ce change­ment ne révélait pas la mon­tée d’un nou­veau puri­tanisme qui désigne comme un dan­ger social les jolis corps féminins dénudés.

Bye bye, bikini : haro sur la bimbo

“Bye bye, biki­ni”, a annon­cé Miss Amer­i­ca 2018 sur Twit­ter.

Miss Amer­i­ca est loin d’être un cas isolé. C’est la chas­se aux bim­bos un peu partout. L’é­ta­lage de jeunes femmes court-vêtues aux courbes affolantes est de plus en plus perçu comme une pra­tique rétro­grade et sex­iste. Il faut pro­téger les femmes de “l’ob­jec­ti­fi­ca­tion”, de “l’hy­per­sex­u­al­i­sa­tion”… quitte à les met­tre au chô­mage. Il y a quelques mois, la fin des “grid girls”, ces femmes sexy qui ani­ment les cours­es de For­mule 1, a été annon­cée. Plusieurs de ces femmes ont protesté, arguant qu’elles aimaient leur méti­er et qu’elles ne voy­aient pas le prob­lème à être généreuse­ment payées pour expos­er leurs atouts physiques. Même le cal­en­dri­er Pirelli, célèbre pour ses pho­tos sexy, s’y est mis. Adieu bim­bos, place à la beauté intérieure et aux expéri­men­ta­tions arty-chic.

Le cal­en­dri­er Pirelli, avant/après. A gauche : 2015. A droite : 2016.

Nous ne sommes plus un con­cours de beauté. Nous sommes une com­péti­tion. Les can­di­dates seront jugées sur leur intel­li­gence, leurs pro­jets, sur leur vision du rôle de Miss Amérique, sur ce qu’elles sont prêtes à faire pour aider les autres, a expliqué la prési­dente du con­cours sur la chaîne NBC, On vient avec la tenue dans laque­lle on se sent bien. Parce que ces femmes ne seront plus là pour être regardées, mais d’abord écoutées.

Si Miss Amer­i­ca n’est plus un con­cours de beauté, alors de quoi s’ag­it-il ? Que jugera-t-on ? L’in­tel­li­gence ? Il y a déjà pléthore de com­péti­tions sci­en­tifiques, bours­es d’é­tude et autres cham­pi­onnats d’échecs. L’am­bi­tion ? Toutes sortes de con­cours récom­pensent déjà les ambitieux des deux sex­es : cela s’ap­pelle des élec­tions. La capac­ité à entre­pren­dre ? Il existe déjà des événe­ments qui met­tent en avant les busi­ness women. Les tal­ents sportifs ou artis­tiques ? Là aus­si, ce ne sont pas les cham­pi­onnats, télé-cro­chets et con­cours qui man­quent, d’au­tant que cer­taines émis­sions comme “Amer­i­ca’s got tal­ent” sont ouvertes aux tal­ents les plus inso­lites (cla­que­ttes, magie, acro­baties).

Ravalement de façade post-MeToo

La nou­velle for­mule de l’émis­sion, qui accordera davan­tage de poids à l’en­tre­tien avec le jury, a été mise en place en réac­tion au mou­ve­ment “Me Too” et la prési­dente de Miss Amer­i­ca adopte une rhé­torique fémin­iste pour jus­ti­fi­er la fin de l’épreuve en mail­lot :

“Quelle femme n’a pas envie d’être indépen­dante, d’apprendre à diriger, d’aller à l’université tous frais payés et de mon­tr­er au monde qui elle est vrai­ment à l’intérieur ? Ce sont les critères sur lesquels nous les éval­u­ons désor­mais. »

La jour­nal­iste fémin­iste Christi­na Cauteruc­ci a bien rai­son d’iro­nis­er : “Gretchen Carl­son n’a pas pré­cisé en quoi le fait d’être jugée sur son main­tien et sa présence par un pan­el mixte était cen­sé val­oris­er une femme, ou pourquoi une femme exposant son âme au monde entier méri­tait de se faire pay­er des études davan­tage qu’une jeune femme aux revenus mod­estes posant en silence devant un appareil pho­to.”

On peut tourn­er la ques­tion dans tous les sens et réformer Miss Amer­i­ca tant qu’on voudra, ce seront tou­jours des stéréo­types féminins qui seront val­orisés, parce que c’est le principe même de cette émis­sion, que de se soumet­tre au juge­ment des autres, chercher l’ap­pro­ba­tion, con­va­in­cre la société qu’on est une femme bien. Que le con­cours récom­pense une physi­ci­enne ou une pom pom girl, il n’en reste pas moins que les qual­ités per­me­t­tant de gag­n­er sont exacte­ment celles que l’on val­ori­sait chez la femme au foy­er améri­caine des années 1950 :

  • Le physique. Le pro­gramme est rentable parce qu’il réalise une audi­ence élevée qui génère d’im­por­tantes ressources pub­lic­i­taires. Or per­son­ne ne regarde Miss Amer­i­ca pour voir défil­er des bossues uni­jam­bistes obès­es avec de l’ac­né. On regarde cette émis­sion soit pour se rin­cer l’oeil, soit pour rêver, soit pour faire des com­men­taires méchants sur les Bar­bie super­fi­cielles.
  • L’empathie : “Je m’en­gage pour la paix dans le monde au sein d’une asso­ci­a­tion qui dis­tribue des crayons à des petits lépreux dans des bidonvilles”
  • L’al­tru­isme. Cf. point précé­dent. Les can­di­dates doivent être de bonnes dames patron­ness­es, tran­spir­er la mater­nité. “Je veux boss­er comme une malade pour ma pomme quitte à faire un infarc­tus à 48 ans, je veux gag­n­er un max de blé et m’a­cheter une grosse bag­nole bien chère pour étaler mes gros ovaires à la face du monde, god bless le cap­i­tal­isme”, ça passerait moyen auprès du jury, alors qu’en fait, ce genre de con­sid­éra­tions est un moteur effi­cace qui per­met à un nom­bre sig­ni­fi­catif d’hommes de met­tre la pâtée aux femmes économique­ment (je car­i­ca­ture, évidem­ment).
  • Le con­sen­sus : seules les caus­es poli­tique­ment cor­rectes et non-vio­lentes jouent en faveur d’une can­di­date.
  • Savoir sourire pour être aimée. Vous avez vu la tronche que tire Marie Curie sur toutes ses pho­tos ? Vous l’imag­inez sous les pro­jecteurs, s’adres­sant à des mil­lions de téléspec­ta­teurs avec un sourire jusqu’aux oreilles ?
  • La com­mu­ni­ca­tion extraver­tie. Ouste, les doc­tor­antes en biochimie atteintes d’autisme Asperg­er.

Vous l’avez com­pris, rien de bien fémin­iste là-dedans. Il s’ag­it tout bête­ment d’un ravale­ment de façade pour faire oubli­er une récente affaire de har­cèle­ment au sein de l’équipe de Miss Amer­i­ca. En 2016, le Huff­in­g­ton Post a révélé que le prési­dent du con­cours avait grat­i­fié par mail une anci­enne can­di­date de com­men­taires odieux sur son poids et sa vie sex­uelle. L’homme a été acculé à la démis­sion et la nou­velle direc­tion, cette fois-ci fémi­nine, a eu pour mis­sion de redor­er le bla­son de Miss Amer­i­ca afin d’éviter un sec­ond scan­dale. Me Too fut l’oc­ca­sion rêvée de lancer la nou­velle for­mule de Miss Amer­i­ca, garantie 0% de sex­isme.

En résumé, Miss Amer­i­ca sauce Me Too sans biki­nis, c’est une opéra­tion stricte­ment mar­ket­ing visant à empêch­er une mobil­i­sa­tion fémin­iste qui pour­rait avoir pour con­séquence le boy­cott de l’émis­sion par ses annon­ceurs et donc un tarisse­ment des revenus pub­lic­i­taires.

“Si tu veux être écoutée, commence par te rhabiller”

Le ban­nisse­ment crois­sant des femmes en tenues sexy est préoc­cu­pant. Que le fémin­isme serve de cau­tion au puri­tanisme, c’est car­ré­ment inquié­tant. Le mes­sage sous-jacent de cette évo­lu­tion, c’est que le biki­ni et le respect des femmes sont incom­pat­i­bles. Quand la prési­dente du con­cours annonce la fin des biki­nis en déclarant “ces femmes ne seront plus là pour être regardées, mais d’abord écoutées”, il faut enten­dre : “si tu veux être écoutée, com­mence par te rha­biller”. On passe de “sois belle et tais-toi” à “sois laide si tu veux par­ler”.

La pudeur comme con­di­tion de la respectabil­ité … ça ne vous rap­pelle rien ?

Des con­cours de “beauté intérieure fémi­nine”, ça existe déjà et ça s’ap­pelle “Miss Musul­mane”. Je ne plaisante pas. Il y a vrai­ment un con­cours qui s’ap­pelle “Miss Mus­limah” et qui est organ­isé en Indonésie pour con­cur­rencer Miss Monde, perçu comme un “con­cours de pros­ti­tuées”. Les can­di­dates doivent mon­tr­er qu’elles sont pieuses, réciter des pas­sages du Coran, chanter, faire éta­lage de leurs ver­tus et de leur pudeur. Être voilée est une con­di­tion néces­saire mais pas suff­isante. Il faut appa­raître dans une tenue « con­forme aux stan­dards musul­mans », qui ne « laisse pas voir les courbes du corps », « empêche de devin­er la peau et les cheveux », et dont le voile « est suff­isam­ment long pour cou­vrir les oreilles, le cou et la poitrine ».

Le con­cours Miss Mus­limah en 2013

Convergence des puritanismes

Au nom du fémin­isme, on demande de plus en plus sou­vent aux femmes de se rha­biller, et dans le même temps, le voile islamique s’im­pose en Occi­dent comme un sym­bole fémin­iste. Quelles que soient les inten­tions réelles des femmes par­tic­i­pant à cette évo­lu­tion, quelle que soit la diver­sité idéologique au sein du fémin­isme, nous sommes face à une inquié­tante con­ver­gence des puri­tanismes.

Que les choses soient claires : je n’ai pas l’e­sprit nos­tal­gique et je ne milite pas pour que les femmes soient enfer­mées dans un rôle pure­ment esthé­tique ou sex­uel. Les con­cours de Miss m’ont tou­jours lais­sée per­plexe. Mais j’éprou­ve une grande méfi­ance envers ceux (et surtout celles) qui veu­lent les inter­dire ou les lim­iter. S’il y a bien un domaine dans lequel les femmes gag­nent plus que les hommes, c’est celui du man­nequinat. Pas parce qu’il y a un com­plot mas­culin, mais parce que les man­nequins femmes rap­por­tent plus d’ar­gent, elles font ven­dre des pro­duits, des vête­ments et boos­t­ent l’au­di­ence d’un grand nom­bre de pro­grammes télévisés.

On peut voir à juste titre les con­cours de beauté comme des événe­ments sex­istes. On peut aus­si les voir comme le moyen pour cer­taines femmes de tir­er leur épin­gle du jeu économique­ment dans la société telle qu’elle est. Les deux lec­tures ne sont pas incom­pat­i­bles.

Gretchen Carl­son, la prési­dente de Miss Amer­i­ca en croisade con­tre les man­nequins en biki­nis, a elle-même lancé sa car­rière grâce son physique. C’est une anci­enne Miss. En vieil­lis­sant, elle tâche d’asseoir sa crédi­bil­ité jour­nal­is­tique et sa respectabil­ité sociale en faisant tout son pos­si­ble pour que de jolies jeunes femmes ne puis­sent pas s’élever sociale­ment et économique­ment en jouant de leurs atouts physiques. Elle veut détru­ire l’échelle par laque­lle elle est mon­tée.

Quand on vous pro­pose une pro­tec­tion, deman­dez-vous : au prix de quelle soumis­sion ? Quand on vous vend de la dig­nité, c’est sou­vent pour vous ôter une lib­erté.

 

 

Autre article de Solveig Mineo

La vidéo virale d’une féministe aspergeant des hommes de javel était en fait un coup monté

Dans le métro de Saint Péters­bourg, une jeune femme se dirige vers...
En savoir plus