Melanie Notkin : “La glamourisation de la vie sans enfants masque la réalité vécue par la plupart des femmes sans enfants”

Melanie Notkin

Melanie Notkin est la fondatrice du mouvement Savvy Auntie et l’auteur du livre Otherhood : les femmes modernes à la recherche d’un autre bonheur. Dans un article pour la revue Quillette intitulé “La glamourisation de la vie sans enfants masque la réalité vécue par la plupart des femmes sans enfants”, elle pointe l’importance de donner une voix médiatique à la cohorte croissante de femmes qui n’ont pas pu accomplir leur souhait de faire des enfants faute d’avoir trouvé un homme pour partager leur vie. Selon elle, le féminisme n’a pas altéré le désir d’enfant de la plupart des femmes et la couverture médiatique enthousiaste donnée aux femmes choisissant de ne pas faire d’enfants masque le fait que dans la réalité, la non-maternité est plus souvent subie que choisie.

 

Il y a vingt-cinq ans, j’ai pris la décision d’épouser l’homme que j’aimerais. J’avais 23 ans lorsque j’ai quitté Montréal pour le rejoindre à New York. Je ne l’avais pas encore rencontré, mais sur la route qui me menait à mon nouveau foyer, j’étais convaincue de m’acheminer vers le moi que j’avais toujours voulu être : amoureuse, mariée et mère. Lors de mon premier entretien d’embauche à New York, j’ai même posé des questions sur les congés maternité. Après tout, j’allais avoir deux filles.

Je précise que je n’étais pas enceinte. Mais depuis mes 10 ans, j’imaginais qu’un jour j’aurais deux petites jumelles, bien qu’il n’y ait dans ma famille aucun antécédent de gemellité.

Les années ont passé à New York et je suis restée célibataire. J’ai finalement abandonné ce rêve. Peu importait que j’aie deux filles ou trois garçons. Je voulais juste être mère.

Ce rêve aussi, j’ai fini par l’abandonner. J’ai maintenant 49 ans, je suis toujours célibataire, et j’ai définitivement abandonné tout espoir de maternité.

J’ai été amoureuse. Je crois en l’amour. J’ai aimé des hommes qui ne m’ont pas aimée en retour. J’ai aimé des hommes qui n’étaient pas prêts à m’aimer moi ou qui que ce fût. J’ai rencontré des hommes que je voulais aimer, m’accrochant jusqu’à en souffrir à l’espoir d’atteindre l’amour. Mais à la fin, j’étais toujours célibataire et incapable de fonder un foyer.

Il m’arrivait de me coucher en me demandant où était cet homme que j’avais rêvé de rencontrer et d’épouser quand j’ai déménagé à New York. Et surtout, où étaient mes bébés ? Toutes ces nuits passées à alterner l’espoir, les doutes et la peine. J’ai appris à garder cette douleur pour moi.

Mon infertilité circonstancielle – terme que j’ai créé plus tard pour décrire la douleur et le chagrin que l’on ressent à ne pas avoir d’enfants faute d’avoir trouvé un mari – était souvent incomprise, comme si mon chagrin n’était pas valable du fait que je n’étais pas mariée. Il semble que seul le chagrin des couples ayant des problèmes d’infertilité soit reconnu.

En 2008, alors que j’approchais la quarantaine, j’ai changé de carrière pour m’intéresser à la cohorte dont je fais partie : la part croissante des femmes sans enfants. Et j’ai découvert à quel point cette cohorte était vaste et méconnue.

Depuis 1976, date à laquelle ont été mises en place aux États-Unis les statistiques de la fertilité, la part de femmes sans enfants n’a fait que croître. En 1976, 35% des femmes d’âge fertile étaient sans enfants. Aujourd’hui, le chiffre s’élève à 49%. On continue pourtant de se représenter les femmes adultes comme des mères. La majorité des femmes ont des enfants, mais elles ne les ont jamais faits aussi tard. Pour la première fois dans l’histoire américaine, plus de la moitié (54%) des femmes entre 25 et 29 ans sont sans enfants, et près d’un tiers (31%) des femmes de 30 à 34 ans. À l’issue de nos années fertiles, 1 femme sur 6 (17%) demeure sans enfants.

Les études statistiques suggèrent que ces femmes auraient sans doute eu des enfants si elles avaient pu se marier ou vivre en couple sur le long terme. Celles qui font des enfants à un âge avancé ont tendance à faire plus d’enfants que la moyenne des mères.

D’après Gladys Martinez, auteur du rapport de 2012 des statistiques nationales de santé sur la fertilité des hommes et des femmes de 15-44 ans aux États-Unis, « 80% des femmes non-mariées sont sans enfants, et parmi elles, 81% prévoient ou espèrent avoir des enfants un jour ».

Pourtant, le phénomène est dépeint d’une manière toute autre dans les médias. Les magazines mettent en avant des témoignages sensationnels et des articles racoleurs sur la prétendue vie childfree [NDLT. : littéralement « libre d’enfants », terme militant utilisé à la place de childless, « sans enfants »], comme si toutes les femmes sans enfants avaient choisi ce sort en agitant un drapeau féministe. Mais la réalité, c’est que la plupart de ces femmes ne sont pas « libérées » des enfants qu’elles désirent profondément. Le « fardeau » de la maternité, nous serions prêtes à tout pour le porter.

Une du Times (12 août 2013)

Dans le même temps, les femmes de cette cohorte, auxquelles j’ai donné une voix dans mon livre de 2014 intitulé Otherhood [NDLT : mot-valise composé de other, « autre » et de motherhood, « maternité », que l’on pourrait traduire par « alter maternité »], sont confrontées à un marché matrimonial dans lequel la quête d’un partenaire se révèle beaucoup plus ardue que ce qu’elles avaient imaginé.

Les femmes américaines sont plus nombreuses que les hommes à sortir diplômées de l’université. Une étude menée en 2012 par le Pew Research Center montre que pour les deux tiers des femmes de la génération Y, « le succès dans une profession ou carrière à haute rémunération » est très important, contre seulement 59% pour leurs homologues masculins.

Mais inutile de nous appeler career women. Cette étiquette est anachronique. Elle date d’une époque où faire carrière était rare chez les femmes. Aujourd’hui, même la majorité des femmes mariées travaille. De plus, le rapport montre que les jeunes femmes sont beaucoup plus nombreuses que les jeunes hommes à estimer qu’un mariage réussi est « l’une des choses les plus importantes dans la vie ». De même, près de 60% des femmes placent le fait de réussir l’éducation de ses enfants parmi l’une des choses les plus importantes dans la vie, contre moins de la moitié des hommes (47%).

Pas difficile alors de comprendre pourquoi il devient de plus en plus difficile pour les femmes de trouver un homme désireux de s’engager avec elles dans la vie.

Pour cette génération, le féminisme n’a jamais signifié de renoncer à l’amour, au mariage et aux enfants pour une carrière. La carrière vient en plus et non à la place de la famille. Comme le dit si bien Betty Friedan dans l’épilogue de The feminine Mystique :

« Plus je suis devenue moi-même – et plus je suis parvenue à puiser et donner de la force et du soutien à d’autres femmes du mouvement – plus ma joie d’aimer un homme est devenue authentique. J’ai ressenti un grand soulagement chez les femmes lorsque j’ai publiquement formulé ma vérité personnelle, à savoir que le fait d’affirmer son identité, son égalité et même son pouvoir politique ne signifie pas cesser d’avoir besoin d’aimer un homme et d’être aimée de lui, ni cesser de s’occuper de ses enfants.»

Ces femmes fortes et déterminées ne se laissent pas influencer par les féministes des années 60-70 qui nous incitaient à changer notre tendance naturelle, inscrite dans l’évolution humaine, à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour devenir mères. La plupart de ces femmes investissent des centaines de milliers de dollars dans des traitements de la fertilité, se plantent elles-mêmes des aiguilles, s’astreignent à des procédures médicales pénibles, dans l’espoir d’être un jour récompensées d’un enfant. Marc Kalan, l’endocrinologue spécialisé dans la reproduction que j’ai interrogé pour Otherhood, dit qu’aucune catégorie de patients n’était aussi investie que celle des femmes qui viennent le voir à la fin de la trentaine ou à la quarantaine, qui n’ont pas trouvé de partenaire et qui veulent un bébé. Même celles dont la probabilité de tomber enceinte est inférieure à 5% sont déterminées.

Une partie de la droite avance que le féminisme nous a arnaquées en nous faisant croire que nous pourrions tout avoir, et qu’à cause du féminisme, nous nous retrouvons soit avec un ventre vide de vie, soit avec des vies vides de sens.

Dans un récent épisode de son podcast, le professeur Jordan Peterson, pour qui j’ai de manière générale un grand respect, a dit que seule la maternité et le sens des responsabilités qu’elle implique peut permettre aux femmes de se développer en tant qu’adultes. Mais ceci voudrait dire que les femmes sans enfants vivent dans des sortes de limbes existentielles, perçues ni comme des enfants, ni donneuses ni receveuses de care, ni comme des femmes entières, ni comme des adultes qui connaissent la vie.

Mais nous ne sommes pas un deuxième sexe au sein de notre sexe ; nous ne sommes pas fondamentalement différentes des mères.

Dans une étude à laquelle j’ai contribué pour l’entreprise de communication Weber Shandwick, nous avons recensé 23 millions de PANKS, Professional Aunts No Kids (« Tantes professionnelles sans enfants »), terme que j’utilise pour désigner les femmes sans enfants qui donnent de l’amour à des enfants. Cela représente une femme nord-américaine sur 5. Ces tantes généreuses contribuent au développement de leurs neveux et nièces, aux enfants de leurs amis ou à d’autres enfants partout dans le monde. Cette tribu comprend que les bébés naissent de l’utérus mais que la maternité naît dans l’âme, et qu’il y a plusieurs manières d’être mère.

Mon rêve d’avoir des jumelles ne s’est pas réalisé mais mon intuition s’est révélée en partie juste. Un proverbe yiddish dit : « Nous planifions, Dieu rit ». Je suis bénie d’avoir eu non pas une, mais deux paires de nièces jumelles. Mon rêve s’est réalisé pour mon frère et pour ma belle-sœur, et j’aime mes neveux et nièces plus que tout.

Ce n’est pas la vie à laquelle je m’attendais, mais par bien des aspects, c’est une vie qui dépasse mes attentes.

 

Traduction par Solveig Mineo.

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