De la difficulté d’écrire une critique raisonnée de la tribune des 100 femmes

Lucrèce par Joos van Cleve (Wikipedia)

Cela fait plusieurs jours que je tran­spire pour écrire ma réponse com­plète à la tri­bune des 100 femmes “pour une autre parole”. Ce texte vien­dra, mais il est indis­pens­able d’ex­pli­quer d’abord pourquoi il est si dif­fi­cile de se pronon­cer publique­ment sur ce texte.

Signée par Sarah Chiche, Peg­gy Sas­tre, Abnousse Shal­mani, Cather­ine Robbe-Gril­let et Cather­ine Mil­let, la tri­bune a été pub­liée dans Le Monde sous le titre « Nous défendons une lib­erté d’importuner, indis­pens­able à la lib­erté sex­uelle ». Le titre ini­tiale­ment choisi par les auteurs était “Des femmes libèrent une autre parole”, et c’est ce titre qu’elles ont con­servé dans la ver­sion inté­grale­ment acces­si­ble en ligne sur ce blog. Je vous recom­mande de la lire atten­tive­ment avant de lire ce qui va suiv­re.

Je veux cri­ti­quer rationnelle­ment cette tri­bune et je refuse de par­ticiper à son lyn­chage.

Sans souscrire à chaque ligne, je veux soulign­er com­bi­en l’ob­jec­tif revendiqué de cette tri­bune — libér­er la parole de toutes, hors du cadre fixé par les pro­fes­sion­nels de l’indig­na­tion — est salu­taire.

Je vous en avais par­lé à chaud sur ma page per­son­nelle le jour de la paru­tion : ma posi­tion est mixte.

Je suis en pro­fond désac­cord avec la notion de “lib­erté d’im­por­tuner” appliquée à la sphère de la vie quo­ti­di­enne, qui n’a guère plus de sens qu’une lib­erté de bous­culer son voisin de métro ou une lib­erté de péter à table. À mes yeux, il est intel­lectuelle­ment mal­hon­nête de réclamer dans le champs des mœurs une “lib­erté d’im­por­tuner” en miroir d’une “lib­erté d’of­fenser” dans le champ intel­lectuel, sans con­sid­ér­er sérieuse­ment une autre lib­erté fon­da­men­tale, celle de vivre en sécu­rité, résumée dans la tri­bune par une brève con­ces­sion (“Le viol est un crime”). On a trop pointé l’im­moral­ité de cette “lib­erté d’im­por­tuner”. On n’en a pas assez mon­tré l’ab­sur­dité. D’autres points soulevés dans la tri­bune (la “mis­ère sex­uelle” notam­ment) et cer­tains silences (le volet sécu­ri­taire et juridique) méri­tent une cri­tique franche à laque­lle je m’atèle en ce moment.

Je rejoins sans réserve les auteurs de la tri­bune lorsqu’elles s’in­quiè­tent d’une “vague purifi­ca­toire” qui affecte la lib­erté académique, la lib­erté artis­tique, la lib­erté édi­to­ri­ale, et qui tire vers le bas les débats dans la presse. Les exem­ples listés dans la tri­bune sont per­ti­nents. J’au­rais signé la tri­bune si elle s’en était tenue à ce sujet. Je partage égale­ment avec les auteurs l’in­tu­ition qu’un cer­tain nom­bre de choses faites ou dites pour nous pro­téger risquent à terme de nous infan­tilis­er.

Je sou­tiens les auteurs Sarah Chiche, Peg­gy Sas­tre, Abnousse Shal­mani et Cather­ine Robbe-Gril­let parce qu’elles font pass­er le débat avant le qu’en-dira-t-on, parce qu’elles ne se lais­sent pas intimider par le chan­tage à la répu­ta­tion.

Je sou­tiens même la cinquième, Cather­ine Mil­let, mal­gré le sno­bisme imbé­cile et méchant de son “J’au­rais aimé être vio­lée pour mon­tr­er que du viol, on s’en sort”. Car je sais qu’elle ne me collerait pas de procès ni n’or­gan­is­erait de cam­pagnes diffam­a­toires à mon encon­tre, si j’écrivais en détail pourquoi ses textes et déc­la­ra­tions m’in­spirent un dégoût, une con­ster­na­tion et une exas­péra­tion infinies.

Je ne sou­tiens pas la sig­nataire Sophie de Men­thon dont les divers­es déc­la­ra­tions sur le har­cèle­ment con­cen­trent tout ce que la din­derie droitarde a d’ex­as­pérant. Ni Chris­tine Boutin, ni tous les néos-réacs qui s’in­sur­gent con­tre le poli­tique­ment cor­rect pour la seule rai­son qu’il n’est pas catholique­ment cor­rect. Ni les bour­geois­es qui affichent leur mépris envers les gueuses osant se plain­dre de leur vivre-ensem­ble quo­ti­di­en avec les frot­teurs, harceleurs et agresseurs.

Je sou­tiens les autres sig­nataires sans les associ­er à celles que je déteste.

Ma dif­fi­culté à écrire s’ex­plique autant par le texte lui-même que par le flot de réac­tions aus­si bruyantes qu’ir­ra­tionnelles qu’il a sus­cité. Les réac­tions, cha­cun peut les observ­er sur les réseaux soci­aux, dans la presse, à la télévi­sion. Il y a des cri­tiques justes noyées dans un mag­ma émo­tion­nel et des attaques bass­es. C’est du texte que je par­lerai. Il est con­stru­it de telle sorte qu’il est presque impos­si­ble de le cri­ti­quer sans pass­er pour une idiote ou une moral­isatrice.

La tri­bune est dis­parate. Son flou, par endroits, oblige même la lec­trice de bonne foi à ne pas s’en tenir à la let­tre et à inter­préter. Le pas­sage sur la “lib­erté d’im­por­tuner” et les frot­teurs dans le métro est par­ti­c­ulière­ment retors dans sa for­mu­la­tion.

“Ruwen Ogien défendait une lib­erté d’of­fenser indis­pens­able à la créa­tion artis­tique. De la même manière, nous défendons une lib­erté d’im­por­tuner, indis­pens­able à la lib­erté sex­uelle.”

Le texte joue sur l’ambiguïté du mot “lib­erté” en français, qui sig­ni­fie à la fois un droit et une pos­si­bil­ité. “Lib­erté d’ex­pres­sion” et “droit de s’ex­primer” sont super­pos­ables, voire syn­onymes, de même que “lib­erté d’of­fenser” et “droit d’of­fenser”. Lorsque les auteurs procla­ment la lib­erté d’im­por­tuner, il est logique d’en­ten­dre “droit d’im­por­tuner”.

Cette notion de liberté/droit d’im­por­tuner est un para­doxe qui mérite explic­i­ta­tion, or elle n’est à aucun moment pré­cisé­ment définie. Le texte n’ex­plique pas davan­tage en quoi cette “lib­erté d’im­por­tuner” est “indis­pens­able à la lib­erté sex­uelle”.

Il con­viendrait égale­ment d’ex­pli­quer pourquoi cette lib­erté d’im­por­tuner est aus­si fon­da­men­tale que la “lib­erté d’of­fenser” dans le domaine artis­tique. Que l’art, la sci­ence et la lit­téra­ture n’aient pas besoin de morale, je l’ad­mets. Que les mœurs doivent s’af­franchir de règles morales, c’est une con­tra­dic­tion qui doit être argu­men­tée. En lieu et place d’ex­pli­ca­tion, les auteurs appor­tent leur témoignage sur leur rap­port à la sex­u­al­ité :

“Nous sommes aujourd’hui suff­isam­ment aver­ties pour admet­tre que la pul­sion sex­uelle est par nature offen­sive et sauvage, mais nous sommes aus­si suff­isam­ment clair­voy­antes pour ne pas con­fon­dre drague mal­adroite et agres­sion sex­uelle. Surtout, nous sommes con­scientes que la per­son­ne humaine n’est pas mono­lithe”

En quoi ce mélange de témoignage sub­jec­tif et d’é­ta­lage de capac­ités per­son­nelles fonde-t-il une “lib­erté d’im­por­tuner” ? Quid des femmes pas aus­si “aver­ties”, “clair­voy­antes” et “con­scientes” que les auteurs ? Pourquoi devri­ons-nous recon­naître ce droit, nous les femmes peu clair­voy­antes ? En toute logique, si la “lib­erté d’im­por­tuner” est “indis­pens­able à la lib­erté sex­uelle”, alors celles qui ne la respectent pas con­tre­vi­en­nent à la lib­erté sex­uelle. Lib­erté sex­uelle d’autrui ou de soi-même ? On ne sait pas, mais quoi qu’il en soit, il y a ici quelque chose d’ac­cusatoire.

Sans tran­si­tion s’en­suit un long per­si­flage sous la forme d’une énuméra­tion, dans un style fausse­ment neu­tre, de con­stats savam­ment choi­sis.

“Une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe pro­fes­sion­nelle et jouir d’être l’objet sex­uel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile com­plice du patri­ar­cat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sen­tir trau­ma­tisée à jamais par un frot­teur dans le métro, même si cela est con­sid­éré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande mis­ère sex­uelle voire comme un non-événe­ment.”

Et donc ? Que cherche-t-on à prou­ver ici ? Quelle est l’u­til­ité argu­men­ta­tive de cette tirade, hormis de présen­ter les fémin­istes — et plus générale­ment les femmes exp­ri­mant leur ras-le-bol des frot­teurs — comme des imbé­ciles insen­si­bles au Moi com­plexe de ces dames ? Ces dames aux goûts si raf­finés qu’elles sont capa­bles, elles, de savour­er cet instant mag­ique, où dans la moi­teur du métro sat­uré, un chauve suant frotte son mac­a­roni ten­du con­tre leurs fess­es offertes dans un élan de char­ité voluptueuse, moment de grâce relevé par le piquant des odeurs de clochards avinés et d’ais­selles du ter­ti­aire.

Il est logique que ce pas­sage ait été perçu comme com­plaisant envers les agresseurs sex­uels et méprisant envers les femmes vic­times. En l’ab­sence d’ex­pli­ca­tion de la “lib­erté d’im­por­tuner”, ce pas­sage a été pris comme un exem­ple d’ex­er­ci­ce de cette lib­erté. Il pou­vait dif­fi­cile­ment être pris dans un autre sens. Dire que telle chose est une “lib­erté” au même titre que “la lib­erté d’of­fenser” dans le domaine de l’art, c’est l’as­sim­i­l­er à un droit, et donc, c’est la déclar­er légitime. Si cette “lib­erté d’im­por­tuner” était à enten­dre dans un sens stricte­ment légal, alors pourquoi l’il­lus­tr­er avec un délit (se frot­ter dans le métro) ?

Une lec­trice de bonne foi pou­vait, dis-je, lire la men­tion des frot­teurs du métro comme un exem­ple d’ex­er­ci­ce de l’ ”indis­pens­able” lib­erté d’im­por­tuner. Il est impos­si­ble de com­pren­dre le para­graphe autrement sans recourir à des assig­na­tions séman­tiques arbi­traires et à des sup­po­si­tions logiques acro­ba­tiques.

Par­mi les cinq auteurs, cer­taines sont assez rompues à la styl­is­tique et con­nais­sent assez bien les sub­til­ités de la lit­téra­ture lib­er­tine pour que l’on puisse les tenir pour respon­s­ables de ce que ce para­graphe ellip­tique sig­ni­fie à défaut de dire, par un jeu de glisse­ments séman­tiques fla­grants.

Il y a quelque chose de per­vers dans la con­struc­tion de la tri­bune, au sens non-moral du terme. Les piques poussent soit à l’ad­hé­sion par con­nivence, soit à la sur-inter­pré­ta­tion émo­tive, et le flou empêche de se res­saisir, de revenir à la let­tre. La lec­trice de bonne foi se retrou­ve tirail­lée entre le con­stat de cette faille du texte, la qua­si-impos­si­bil­ité de le com­pren­dre autrement que ne l’ont com­pris les émo­tives et la crainte d’être assim­ilée aux émo­tives.

Ne nous berçons pas d’il­lu­sions, si le texte avait été plus clair, les réac­tions paniquées auraient sans doute été autant sinon plus nom­breuses. Il eût toute­fois été bien urbain de ten­dre un peu plus la main aux lec­tri­ces cri­tiques de bonne foi, au lieu de les acculer au ridicule.

 

 

 

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