Harcèlement en milieux “de droite” : comment les conservateurs m’ont radicalisée sur le féminisme [#Témoignage — partie 2]

M., jeune mère de 24 ans que cer­taines d’entre vous ont pu enten­dre dans le pod­cast Radio Cha­ton qu’elle co-ani­mait avec Solveig Mineo en 2018, livre son témoignage sur son har­cèle­ment dans les milieux con­ser­va­teurs dits “de droite”, qui eut des réper­cus­sions con­sid­érables sur sa vie et sa san­té. Il n’y a pas encore eu de #MeToo à droite, alors que ce ne sont pas les affaires graves de har­cèle­ment misog­y­ne, de revenge porn et d’agressions sex­uelles qui man­quent dans ce milieu. Nous pub­lions la sec­onde par­tie de son témoignage ici. La pre­mière par­tie est disponible en cli­quant sur ce lien. Une tra­duc­tion en anglais de son témoignage est égale­ment disponible. Nous savons d’avance la haine et le mépris que ce témoignage ne man­quera pas de sus­citer. C’est en pleine con­science des risques que nous le pub­lions, parce qu’il nous sem­ble urgent de libér­er la parole des femmes, qui se taisent depuis trop longtemps ter­rées dans la honte, lais­sant ain­si toute lat­i­tude aux harceleurs de pour­suiv­re leurs vio­lences en toute impunité.

Seconde partie

Mon his­toire com­mence en 2017 : j’ai alors 21 ans et vis seule à Paris, où j’étudie. Cette année cor­re­spond à un moment très étrange de mon exis­tence : ma mère étant décédée deux ans plus tôt, je deviens orphe­line de mes deux par­ents. Cette tragédie, s’ajoutant à d’autres, me plonge tout droit dans le précipice, et je suis diag­nos­tiquée dépres­sive mélan­col­ique (il s’agit de la forme de dépres­sion la plus sévère, où tous les symp­tômes de la mal­adie sont présents de manière exac­er­bée). À cette époque, je trompe l’ennui, la soli­tude et la déprime sur les réseaux soci­aux, où je m’investis dans le mil­i­tan­tisme et, de fil en aigu­ille, fait tout un tas de ren­con­tres au sein de la “droite” parisi­enne.

Avec le recul, il est dif­fi­cile de savoir ce que je fichais là. Si je devais dress­er la soci­olo­gie des milieux dans lesquels il m’a été don­né d’évoluer à Paris, je dirais qu’il s’agit moins de cer­cles mil­i­tants que de clubs de bour­geois désœu­vrés, macro­nistes déploy­ant des efforts con­sid­érables pour être inté­grés dans les “hautes sphères” de la société parisi­enne le jour, “dis­si­dents” la nuit, dont l’activisme poli­tique et métapoli­tique se résume plus ou moins à décharg­er une accu­mu­la­tion de frus­tra­tion en ligne — frus­tra­tion qui prend sa source dans le fait de vivre en per­ma­nence en état de dis­so­nance cog­ni­tive, de vouloir être “d’extrême-droite” sans renon­cer au con­fort matériel des beaux quartiers de Paris, ce qui implique néces­saire­ment le sac­ri­fice de son intégrité intel­lectuelle et morale sur l’autel d’une start-up bour­rée de cons gauchistes…

De mon côté, dis­ons sim­ple­ment que j’ai gran­di dans un milieu pop­u­laire, loin des cos­tumes-cra­vates, des bal­ler­ines à talons et des médail­lons à l’effigie de la Vierge Marie. Le con­traste était d’autant plus accen­tué qu’il me plai­sait de porter un style “goth­ique”, de me tein­dre les cheveux en noir et de me faire tatouer. Idéologique­ment, le fos­sé qui me séparait de mes “amis” de la “droite” parisi­enne était aus­si grand, si ce n’est plus, que celui qui séparait nos styles ves­ti­men­taires. Comme pré­cisé dans la pre­mière par­tie de ce témoignage, ce qui m’avait amenée à me rap­procher des milieux “de droite” était en pre­mier lieu la volon­té de lut­ter con­tre les vio­lences subies au quo­ti­di­en par les femmes autochtones du fait des pop­u­la­tions immi­grées. Si j’étais égale­ment attirée par l’Histoire et les tra­di­tions européennes, cela n’en avait jamais fait de moi une réac­tion­naire, et je m’étais tou­jours présen­tée auprès de mes “cama­rades” comme fémin­iste. En effet, si je reje­tais fer­me­ment le fémin­isme dit de “troisième vague”, son inter­sec­tion­nal­ité et son idéolo­gie de la décon­struc­tion, j’étais attachée à l’égalité en droits et en con­sid­éra­tion entre les hommes et les femmes en Occi­dent. Au delà de la sim­ple égal­ité en droits, j’étais fière de vivre dans une société où le des­tin des indi­vidus n’était pas pré-déter­miné par leur sexe biologique, où les femmes pou­vaient devenir ce qu’elles voulaient (y com­pris mères au foy­er, ce qui est le choix que j’ai fait) et où les débats fon­cière­ment misog­y­nes d’un autre siè­cle (oserais-je dire d’une autre cul­ture?) sur la vir­ginité, l’apparence physique et la vie sex­uelle des femmes apparte­naient défini­tive­ment au passé. Orig­inelle­ment de sen­si­bil­ité anar­chiste, j’accordais une impor­tance pri­mor­diale à la notion de Lib­erté, et si je pou­vais con­cevoir un ordre établi, j’appréciais qu’il soit prag­ma­tique et ne se mêle ni de reli­gion ni d’idéologie.

En par­al­lèle de ces rap­proche­ments plutôt incon­grus à Paris, je créais, sur les con­seils d’un ami, un compte sur le réseau social Twit­ter, afin d’échanger plus facile­ment avec des per­son­nes partageant mes sen­si­bil­ités poli­tiques ain­si que mes cen­tres d’intérêt. Alors, en 2018, je fais la con­nais­sance de Solveig Mineo, la fig­ure de proue du fémin­isme occi­den­tal­iste. Très vite, je me rends compte que j’ai beau­coup plus de points com­muns avec elle qu’avec l’ensemble de mes “amis” de la “droite” parisi­enne ; je me recon­nais dans sa vision du fémin­isme axée sur la défense des intérêts des femmes occi­den­tales, ni décon­struc­tiviste, ni réac­tion­naire, dans son intérêt pour les civil­i­sa­tions européennes pré-chré­ti­ennes (bien qu’étant à cette époque de con­fes­sion chré­ti­enne moi-même, ce dont Solveig ne m’a jamais fait le reproche) ain­si que dans sa défense incon­di­tion­nelle de la Lib­erté. Rapi­de­ment, nous devenons amies et échangeons nos expéri­ences après plusieurs années de mil­i­tan­tisme “à droite”: Solveig m’explique alors que son mil­i­tan­tisme fémin­iste de droite lui a causé bien des prob­lèmes avec les réac­tion­naires, notam­ment catholiques tra­di­tion­al­istes, et qu’elle a pu faire l’objet de vio­lentes cam­pagnes de har­cèle­ment menées par des per­son­nal­ités toutes droit sor­ties d’un asile psy­chi­a­trique (on y revien­dra) — cela dans le but de la réduire au silence et de l’empêcher de pro­pos­er une alter­na­tive à la “droite” réac­tion­naire clas­sique et prin­ci­pale­ment catholique. Elle me racon­te des his­toires sor­dides de doxxing de mem­bres de sa famille. Elle me dit qu’un catholique tra­di­tion­al­iste s’est van­té d’avoir dif­fusé son adresse à un indi­vidu qui tenait un compte Twit­ter relayant la pro­pa­gande de Daech et qui se ven­tait d’avoir été con­vo­qué par la police pour ses accoin­tances avec cette organ­i­sa­tion ter­ror­iste. Elle me prévient qu’elle est égale­ment la cible d’un rappeur catholique anti­sémite, tris­te­ment célèbre pour ses frasques mêlant drogue, séjours en prison et vio­lences con­ju­gales, que celui-ci s’est mis en tête de lui inven­ter des orig­ines juives et maghrébines (je décou­vri­rai plus tard qu’il s’agit d’une tech­nique de déshu­man­i­sa­tion clas­sique de la “droite”: si le pre­mier dingue venu proclame que vous n’êtes pas Européen — à for­tiori que vous êtes juif — alors cela l’absoudra du com­porte­ment dégueu­lasse qu’il adoptera envers vous, et il sera libre de vous insul­ter, de vous calom­nier, de vous harcel­er et de vous doxxer au mieux dans l’indifférence générale, au pire sous les applaud­isse­ments), et que la prin­ci­pale occu­pa­tion de ce triste per­son­nage est d’écrire des “arti­cles” et de dif­fuser des vidéos diffam­a­toires sur les per­son­nal­ités qu’il n’apprécie pas. J’apprends que l’hurluberlu dépeint mon amie comme une mère maque­relle “infil­trée” dans les milieux “de droite”, à la tête d’un réseau de pros­ti­tu­tion occulte piloté par la haute-maçon­ner­ie juive. Rien que ça.
“Mais… Per­son­ne ne peut décem­ment croire ça, si?”
Elle me répond que la vidéo en ques­tion a fait plus de 20 000 vues sur Youtube. J’espère alors sincère­ment qu’il s’agit de types désœu­vrés voulant se pay­er une bonne tranche de rigo­lade… J’apprendrai que ce n’est pas vrai­ment le cas, et que le micro­cosme de mar­gin­aux qui suit ce type est obsédé par l’ “infil­tra­tion”. Je me demandai alors : com­ment des gens qui n’ont jamais rien con­stru­it d’un tant soit peu con­séquent pour lut­ter con­tre le sys­tème qu’ils pré­ten­dent vouloir ren­vers­er, que toute per­son­ne un min­i­mum rationnelle prend pour des illu­minés, et dont le seul dan­ger qu’ils représen­tent est dirigé con­tre eux-mêmes, peu­vent-ils avoir la pré­ten­tion de croire que quelqu’un chercherait à les “infil­tr­er” ? L’ostracisation sociale, la boulim­ie de con­tenus con­spir­a­tionnistes anx­iogènes et l’enfermement dans des caiss­es de réso­nance où l’on échange seule­ment avec des indi­vidus fon­cière­ment para­noïaques sont des élé­ments de réponse per­ti­nents.

“La charia, mais sans les arabes”

De mon côté, je n’ai pas encore plongé assez pro­fondé­ment dans les abysses, mais j’ai tout de même quelques anec­dotes à lui con­ter. J’ai en effet con­staté depuis un cer­tain temps la porosité des milieux dits “de droite” avec la manosphère et le mas­culin­isme (voir la par­tie 1). Les gens que je fréquente, dans la réal­ité et sur les réseaux soci­aux, me don­nent l’impression d’être à mille lieues des préoc­cu­pa­tions réelles de nos conci­toyens : alors que la France est à feu et à sang et que la pri­or­ité absolue et évi­dente est de ren­dre notre pays sûr à nou­veau, mes “cama­rades” sem­blent se com­plaire dans un mil­i­tan­tisme de l’impuissance. Per­suadés que l’Occident est en état de “déca­dence morale”, de “déliques­cence”, de “péché mor­tel”, s’ils ne s’accordent pas tous sur les solu­tions, au moins s’accordent-ils tous sur le coupable : les femmes de leur pro­pre sang. Pour cer­tains, il faudrait que les hommes Européens se ser­rent les coudes avec les hommes arabo-musul­mans aux valeurs “tra­di­tion­nelles” con­tre les femmes blanch­es “déca­dentes”: l’Islam le plus rig­oriste serait une source d’inspiration, un mod­èle pour l’Europe, et l’instauration d’une “Charia Blanche” (en gros, la même chose que la Charia, mais sans les arabes) la solu­tion à tous nos prob­lèmes. J’ai même lu un type s’interroger sur le fait de savoir si pour sauver l’Europe, il fal­lait légalis­er le viol… Pour d’autres, il faudrait que les hommes européens délais­sent les femmes de leur peu­ple au prof­it des femmes asi­a­tiques, pré­ten­du­ment plus soumis­es [alors que les femmes Européennes qui choi­sis­sent un com­pagnon étranger méri­tent la mort], ou dans une ver­sion plus “soft”, qu’ils choi­sis­sent la voie du tourisme sex­uel dans l’Europe de l’Est “tra­di­tion­nelle”. Les femmes d’Europe de l’Ouest, quant à elles, devraient être livrées à leur sort au milieu de pop­u­la­tions importées fon­cière­ment misog­y­nes, et mérit­eraient de se faire agress­er, vio­l­er et mas­sacr­er si elles ont un jour eu le mal­heur, de façon par­faite­ment hypothé­tique, de “lik­er” une page Face­book faisant l’apologie de la diver­sité.

“Je me suis vite aperçue que l’intruse, c’était moi, et que les harceleurs étaient ici chez eux”

Toutes ces con­stata­tions nous ont amené à tra­vailler ensem­ble sur deux pod­casts au print­emps 2018, l’un étant con­sacré à la tuerie de Toron­to per­pétrée par Alek Minass­ian et aux mou­ve­ments MGTOW (“men going their own way”) et Incel (“invol­un­tary celi­bate”), l’autre, dans la suite logique, à la porosité de cette manosphère avec les milieux dits “de droite”. Ces pod­casts étant tou­jours con­sulta­bles en ligne, je ne vais pas m’étendre sur leur con­tenu, mais sur les réac­tions vio­lentes et com­plète­ment dis­pro­por­tion­nées qui ont suivi. Il s’agissait, dans ces pod­casts, de dénon­cer des idéolo­gies misog­y­nes extrêmes portées par des com­mu­nautés mar­ginales, mais qui cher­chaient sans cesse à faire de l’entrisme dans ce que j’estimais être ma famille poli­tique. Au vu du har­cèle­ment moral qui s’en est suivi et qui se pour­suit encore aujourd’hui, plusieurs années après, de façon spo­radique, du silence assour­dis­sant de la majorité de mes “cama­rades” et de l’absence totale de sou­tien pub­lic des autres femmes du milieu (me dis­ant pour­tant en privé se recon­naître dans mon expéri­ence et adhér­er à mon dis­cours), je me suis vite aperçue que l’intruse, c’était moi, et que les harceleurs étaient ici chez eux.

J’ai ain­si fait l’objet d’une cam­pagne de doxxing absol­u­ment déli­rante sur les réseaux soci­aux. Mes anciens “amis” de la “droite” parisi­enne m’ont tourné le dos et, comme des lâch­es, ont lais­sé mes cyber­harceleurs anonymes faire le sale boulot en se con­tentant de leur trans­met­tre des pho­togra­phies privées provenant de mon face­book per­son­nel — cer­taines étaient des pho­tos d’adolescente, d’autres des clichés pris au cours de soirées, ce dans le but de me faire honte et de me dépein­dre comme une *dégénérée ( *dans leur vocab­u­laire, cela est cen­sé désign­er une per­son­ne dépourvue de valeurs morales ayant des mœurs ‑notam­ment sex­uelles- exces­sive­ment “libérées”. Dans les faits, cela désigne toute femme ayant eu une vie nor­male, ne sat­is­faisant pas leurs stan­dards irréal­is­ables de pureté) Ils leur ont égale­ment trans­mis mon nom d’état-civil, que j’ai dû faire chang­er suite à des men­aces de vio­lence physique dirigées con­tre moi et ma famille.

J’ai décou­vert des per­son­nal­ités toutes droit sor­ties d’un mau­vais film d’horreur ; en quelques mots, l’histoire de mon har­cèle­ment au sein des milieux de “droite” pour­rait se résumer à une plongée au coeur de la folie et de la mis­ère sociale humaine.

J’ai ain­si eu l’immense priv­ilège d’être la nou­velle cible d’un harceleur de longue date de mon amie Solveig, ce “rappeur” men­tion­né dans un précé­dent para­graphe. Véri­ta­ble grenouille de béni­ti­er out­ran­cière­ment anti­sémite, ce type voit dans l’antisémitisme et le catholi­cisme tra­di­tion­al­iste les moyens de se racheter auprès des franges les plus extrêmes de la “droite” de ses orig­ines étrangères et de son passé de tox­i­co­mane. Dénon­cé publique­ment par son ex-com­pagne et mère de son enfant dans une vidéo ayant compt­abil­isé, au moment de sa sup­pres­sion, plusieurs dizaines de mil­liers de vues, celle-ci s’est attachée à dépein­dre sa per­son­nal­ité pro­fondé­ment vio­lente, insta­ble (il est d’ailleurs con­nu pour ses séjours en prison ain­si qu’en hôpi­tal psy­chi­a­trique) et para­noïaque, sans oubli­er la liste effarante des vio­lences con­ju­gales com­mis­es par ce triste indi­vidu sur sa per­son­ne en présence de leur enfant. L’homme visé par ces dénon­ci­a­tions s’est défendu lam­en­ta­ble­ment : il a con­fir­mé la plu­part des actes dont son ex-femme l’ac­cu­sait et a ten­té de les jus­ti­fi­er en accu­sant celle-ci de… sor­cel­lerie.

J’apprends ain­si de la bouche de ce curieux per­son­nage que je n’ai jamais ren­con­tré de ma vie que je suis juive (évidem­ment…), que mon com­pagnon est juif égale­ment et que nous faisons par­tie d’un club occulte de pros­ti­tu­tion BDSM dirigé par — je vous le donne dans le mille — la Haute Maçon­ner­ie juive. Pour appuy­er ses dires : un site Inter­net par­o­dique à la 50 nuances de Grey qui n’existe même plus à ce jour et qui ne nous con­cerne absol­u­ment pas, led­it site ayant été créé il y a plusieurs années de cela par une con­nais­sance Inter­net que nous n’avons jamais ren­con­trée. Des pho­tos d’une tra­vailleuse du sexe ont égale­ment été dif­fusées en ten­tant mal­adroite­ment de la faire pass­er pour moi, mais l’opération a été un pétard mouil­lé (nous n’avions ni la même mor­pholo­gie, ni les mêmes tatouages…).

Comme un mal­heur n’arrive jamais seul, une autre per­son­nal­ité édi­fi­ante dont seul le “milieu” a le secret me prend en grippe. Il s’agit cette fois-ci d’un youtubeur râté qui, ne s’estimant pas recon­nu à la hau­teur de son génie, passe son temps à fomenter des théories du com­plot pour expli­quer son manque de suc­cès. En réal­ité, si per­son­ne ne l’écoute, c’est parce le sujet prin­ci­pal de sa chaîne — qu’il ali­mente régulière­ment de lives de 11h (!) filmés avec un télé­phone de mau­vaise qual­ité et une con­nex­ion bas débit — con­siste en la lutte con­tre la “puti­fi­ca­tion” et le “dévoiement” des “femmes mod­ernes”, et que cela n’intéresse per­son­ne de sain d’esprit. En effet, qui de nor­male­ment con­sti­tué aurait envie d’écouter quelqu’un lui expli­quer 11h durant que sa mère, sa sœur, sa fille, sa copine et ses amies sont des “putes” pour tout un tas de raisons plus fan­tai­sistes les unes que les autres (par­mi lesquelles —et je jure que je n’invente rien— le fait d’avoir de l’acné, le fait d’aimer les boule­dogues anglais, le fait d’être pro­prié­taire de son cheval…) ? Mais, si ce cas psy­chi­a­trique avait une audi­ence restreinte du fait de l’ex­trême longueur et de la qual­ité tech­nique épou­vantable de ses pro­duc­tions, il con­vient en revanche de soulign­er que ses obses­sions et son idéolo­gie n’ont rien d’ex­cep­tion­nel : la chaîne youtube anglo­phone “Black Pigeon Speaks” dont tout le pro­pos con­siste à martel­er que “les femmes détru­isent la civil­i­sa­tion”, “le fémin­isme a émas­culé les hommes et “l’is­lam avait rai­son sur les femmes” a 547 000 abon­nés sur Youtube et pos­sède même un badge de cer­ti­fi­ca­tion. Son idéolo­gie infuse toute la manosphère et plus large­ment les milieux réac­tion­naires.

Tout ce petit monde a ain­si passé des mois durant à me harcel­er sur les réseaux soci­aux, à m’agonir d’insultes (sale pute, traînée, dégénérée, sale droguée, sac à foutre…), à écrire car­ré­ment des textes diffam­a­toires de plusieurs pages à mon encon­tre (dans lesquels ils s’agissait tou­jours de m’inventer une vie sex­uelle et des activ­ités occultes débridées), à dif­fuser des mon­tages pho­tos de mon vis­age à par­tir d’une vidéo filmée à mon insu dans un lieu pub­lic, coupées aux moments les plus désa­van­tageux pour me faire pass­er pour “laide” et “grosse”, à me men­ac­er de me harcel­er de manière encore plus vio­lente si je ne me tai­sais pas et ne sup­pri­mais pas mes réseaux soci­aux — lorsqu’on ne me menaçait pas car­ré­ment d’avoir recours à la vio­lence… Lorsque je suis tombée enceinte en 2019, il s’est agi de s’en pren­dre à ma famille, en dis­ant par que ma fille avait été conçue lors d’une “par­touze” et que je ne con­naî­trais pas l’identité du père de l’enfant… Entr­er dans les moin­dres détails de mon har­cèle­ment serait beau­coup trop long ; retenez sim­ple­ment que ma san­té men­tale s’est dégradée de manière épou­vantable et que mes harceleurs jouis­saient de la sit­u­a­tion, mes anciens “amis” ne s’étant pas privés de leur en faire état. Me sachant pro­fondé­ment dépres­sive, cer­tains ne se sont d’ailleurs pas cachés de vouloir me pouss­er au sui­cide.

Les faux protecteurs

Plus affligeantes et pro­fondé­ment tor­du esen­core sont les réac­tions de ces faux amis, de ces faux pro­tecteurs qui ont pré­ten­du vouloir m’aider. Leur pre­mier “con­seil” a juste­ment été de me décon­seiller de porter plainte, en me dis­ant que dans ces milieux, il était très mal vu de dénon­cer un “cama­rade” auprès du “sys­tème” en se ren­dant à la police. J’apprenais ain­si que les femmes harcelées se devaient d’avoir une sol­i­dar­ité raciale envers les hommes blancs de “droite” harceleurs, car ceux-ci seraient déjà assez per­sé­cutés par le “sys­tème” comme ça (je croy­ais qu’il était de l’apanage des fémin­istes que de se vic­timiser…) Ce même si ces “cama­rades” les insul­tent, les har­cè­lent, les dif­fa­ment et les doxxent dans l’illégalité et l’impunité la plus totale. En revanche, peu de “cama­rades” se sen­tent sol­idaires des femmes vic­times de har­cèle­ment et osent pren­dre leur défense. On me con­seille sys­té­ma­tique­ment de sup­primer mes réseaux soci­aux, de me “faire oubli­er”, si j’ose espér­er avoir la paix. Etrange con­seil venant de mil­i­tants soi-dis­ant incon­di­tion­nelle­ment défenseurs de la lib­erté d’expression.

Ce qui suit est encore pire : en état de grande fragilité psy­chologique, isolée et embour­bée dans mes prob­lèmes, j’ai fini par gob­er les fadais­es de ces faux amis qui ont réus­si, par d’incroyables tré­sors de manip­u­la­tion psy­chologique, à déplac­er dans mon esprit la source de mon mal-être de mes harceleurs à mon mode de vie et mes con­vic­tions fémin­istes :

“Le fait d’être fémin­iste te rend mal­heureuse. Tu as été manip­ulée à croire que tu pou­vais être l’égale des hommes, t’exposer publique­ment et militer, alors que ce n’est pas ton domaine de com­pé­tences naturel. Tu vois bien où ça t’as menée (sous-enten­du, c’est le fait de s’exposer, le prob­lème, pas le har­cèle­ment). Tout ça n’est pas fait pour les femmes, tu ferais mieux de te trou­ver un mari, fonder un foy­er et t’accomplir dans l’éducation de tes enfants et le tra­vail domes­tique. Tu seras beau­coup plus heureuse et apaisée.”

“D’accord, ce har­cèle­ment est allé beau­coup trop loin, mais tu dois tout de même admet­tre que tu te dégrades… Tu ne devrais pas tein­dre tes cheveux, t’habiller comme ça, faire des soirées… Tu es assez intel­li­gente et “rat­tra­pable” pour chang­er et militer pour l’image de la vraie femme, la femme tra­di­tion­nelle. On fini­ra par te par­don­ner.”

C’est ain­si qu’embourbée dans la caisse de réso­nance de la “droite” réac­tion­naire, j’ai fini par me haïr pour des choses absol­u­ment triv­iales, qui n’auraient même pas fait hauss­er un sour­cil aux gens nor­maux, à la majorité de la pop­u­la­tion : avoir adop­té un style un peu provo­quant durant mon ado­les­cence et les pre­mières années de ma vie étu­di­ante, sor­tir en soirée, ne pas m’être “préservée” en vue du mariage, être tatouée, ne pas pra­ti­quer assidû­ment de reli­gion, boire des ver­res de temps en temps avec mes amis à 22 ans plutôt que de penser à me mari­er…

J’en suis arrivée à un tel niveau d’endoctrinement que je me demandais, au final, si mon har­cèle­ment ne m’avait pas été béné­fique, en ce qu’il m’avait per­mis d’ “ouvrir les yeux”. Pire, j’étais désor­mais con­va­in­cue que j’avais quelque chose à me faire par­don­ner (pourquoi et auprès de qui??) que je devais me repen­tir.

Fait amu­sant : je ne serai jamais “par­don­née”, car les stan­dards irréal­is­ables de pureté prônés par ceux-là mêmes qui ne respectent pas 10% du cahi­er des charges sont une for­mi­da­ble excuse pour mépris­er les femmes dans leur qua­si-total­ité. Le but n’est pas d’aider à s’élever en prêchant ce que l’on croit juste et bon, le but est de descen­dre l’autre, de le salir, de le souiller.

Ain­si, lorsque je suis tombée enceinte, mon com­pagnon et mon enfant à naître se sont faits sale­ment insul­ter. Peu importe que je me sois “casée”, que j’aie renon­cé à tra­vailler pour m’occuper de mon foy­er à plein temps, que je me sois mise à prêch­er moi-même leurs insan­ités. Lorsque j’étais mil­i­tante fémin­iste, on cher­chait à me faire taire car je refu­sais de prêch­er la bonne parole réac­tion­naire et, lorsque ce fût le cas, on cher­chait à me faire taire parce que “je me pre­nais pour ce que je n’étais pas”, que j’étais “pour­rie à jamais”, “brisée”, “détru­ite” par le fémin­isme et un passé “libéré” large­ment fan­tas­mé.

Je ne me suis jamais sen­tie aus­si mal de toute ma vie. Ma con­fi­ance en moi s’est trou­vée totale­ment brisée par des mois de har­cèle­ment quo­ti­di­en. J’étais minée par le décalage entre mes efforts effrénés pour réformer ma vie et ma façon de penser et le mépris et les insultes que je rece­vais. Je rece­vais des mails extrême­ment menaçants de la part d’un indi­vidu qui ten­tait de me faire du chan­tage, en menaçant de divulguer des pho­tos intimes (alors même que je n’en avais jamais trans­mis à des incon­nus, mais j’étais dev­enue telle­ment para­noïaque que j’ai fini par croire que ça pou­vait être vrai…) et des élé­ments de ma vie privée si je ne dis­parais­sais pas des réseaux.

“S’ils ne peuvent pas avoir une femme, alors personne ne doit l’avoir”

En 2020, je vais mieux : je vis à la cam­pagne, j’ai une vie de famille sim­ple et heureuse, je me suis coupée des milieux poli­tiques et de ces gens tox­iques… J’ai tou­jours un compte sur Twit­ter, mais il n’est pas mil­i­tant, et me sert prin­ci­pale­ment à échang­er — surtout en anglais — avec d’autres util­isa­teurs partageant mes cen­tres d’intérêts (pagan­isme, per­ma­cul­ture…)

Mais il serait faux de dire que ces cinglés m’ont foutu la paix. Mes harceleurs ont écrit aux util­isa­teurs avec lesquels j’échangeais régulière­ment, racon­tant les pires hor­reurs sur mon compte, men­tant éhon­té­ment sur mon iden­tité, mes orig­ines, ma vie, mon héritage, dif­fu­sant éter­nelle­ment mes vieilles pho­tos et autres diffama­tions déli­rantes des­tinées à me faire honte.

Je me suis alors fait une rai­son : l’obsession de mes harceleurs à mon endroit frise l’érotomanie, il y a quelque chose de pro­fondé­ment psy­chi­a­trique là dedans, et la décou­verte de cer­taines de leurs iden­tités n’a fait que con­firmer mes soupçons. Je décou­vre donc que cer­tains sont des râtés aux­quels j’ai mis un râteau, et qui esti­ment que s’ils ne peu­vent pas avoir une femme, alors per­son­ne ne doit l’avoir, et il faut pour­rir sa répu­ta­tion en espérant que tous les hommes se com­porteront comme eux, c’est à dire en cocus, car il faut vrai­ment en être un pour priv­ilégi­er l’avis d’inconnus sous pseu­do à l’envie que l’on a de con­stru­ire quelque chose avec une femme qui nous attire…

Au milieu de ce freak show se trou­ve égale­ment une jeune femme plus âgée dont j’ai eu le mal­heur de fréquenter l’ami avant même qu’elle ne le ren­con­tre, “fémi­nine mais pas fémin­iste”, mais qui ressem­ble, par­le et se com­porte comme un homme et qui, de part les dires recueil­lis auprès de con­nais­sances com­munes, nour­rit une jalousie mor­bide et mal­adive envers toutes les ex-copines de ses com­pagnons.

J’en étais là. Me pour­rir l’existence à lut­ter con­tre la pro­ba­tio dia­bol­i­ca, aka ten­ter de prou­ver quelque chose d’impossible, que l’on est pas quelque chose, ce auprès d’inconnus qui n’auront jamais aucune place dans mon quo­ti­di­en. Me per­dre dans d’interminables règle­ments de comptes dignes d’une classe de CM1… Ten­ter de démon­ter les délires de mar­gin­aux tout droits sor­tis de “Strip Tease” ou “Con­fes­sions Intimes”, sans jamais les avoir ren­con­trés de ma vie… J’ai per­du du temps et une énergie pré­cieuse, et me suis sali l’âme à con­vers­er avec des rats d’égoût.

Mes conseils

Je souhait­erais éviter ça aux jeunes femmes qui lisent ce témoignage, et qui ont été, qui sont ou qui seront cyber­harcelées, que ce cyber­har­cèle­ment prenne place dans les milieux de “droite” ou ailleurs. À vous, mes sœurs, je con­seille :

• De n’accorder aucun crédit aux paroles d’inconnus sur Inter­net. Les trolls anonymes sont par déf­i­ni­tion immac­ulés : vous ne savez rien d’eux et vous ne con­nais­sez pas leur par­cours. Ils ten­tent de vous faire vous sen­tir mis­érable car ils ont très vraisem­blable­ment une vie mis­érable en réal­ité (la décou­verte de l’identité de cer­tains de mes harceleurs chevron­nés a per­mis de con­firmer cette intu­ition). Blo­quez ces gens. Portez plainte et défend­ez vous judi­ci­aire­ment si vous le souhaitez.

• De ne jamais céder à l’intimidation. Pre­mière­ment car vous avez le droit inal­ién­able et impre­scriptible d’exister, que ce soit sur Inter­net ou dans la vraie vie. Ce sont eux qui sont dans l’illégalité, qui doivent con­sul­ter un psy­chi­a­tre et se cacher, pas vous. Les cyber­harceleurs misog­y­nes détes­tent les femmes qui ne veu­lent pas se taire et qu’ils ne peu­vent pas con­trôler ; ils passeront tôt ou tard à une autre vic­time, dès lors qu’ils s’apercevront que vous êtes un “cas dés­espéré”. Résis­tez. Au même titre que l’espace pub­lic n’appartient pas aux harceleurs de rue, Inter­net n’appartient pas aux cyber­harceleurs non plus.

Ne restez pas seule. Entourez-vous unique­ment —j’insiste fer­me­ment—  de gens qui osent vous soutenir en pub­lic. Les faux amis qui vous “sou­ti­en­nent” et vous “con­seil­lent” en privé, tout en con­tin­u­ant à graviter dans l’entourage de vos harceleurs, doivent être élim­inés de votre cer­cle de con­nais­sances. Ce sont peut-être même eux qui four­nissent vos harceleurs en infor­ma­tions.

À toutes mes sœurs, je souhaite bon courage, du plus pro­fond de mon cœur. Un grand mer­ci de m’avoir lue.

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