Nadia Remadna : à Sevran, “j’ai le sentiment d’être de retour en Algérie en 1990”

Nadia Remadna, fondatrice de la Brigade des Mères

Nadia Remad­na, fon­da­trice de l’as­so­ci­a­tion Brigade des Mères, s’est ren­due dans un café de Sevran, filmée en caméra cachée par France 2. “Le mieux, c’est d’at­ten­dre dehors. Ici, il n’y a que des hommes”, leur con­seille le ten­ancier du bar, qui con­clut : “Dans ce café, il n’y a pas de mix­ité”. Après le tol­lé sus­cité par ces images, Nadia Remad­na inter­pelle l’opin­ion publique dans une tri­bune pub­liée par le Plus Nou­v­el Obs. Nous repro­duisons ici son texte in exten­so.

 

Je ne m’attendais pas du tout à ce que ce pas­sage de l’émission de France 2, dans lequel je ren­tre dans un café offi­cieuse­ment réservé aux hommes à Sevran, cir­cule autant et génère tous ces com­men­taires sur inter­net.

Cette séquence en caméra cachée a été tournée il y a quelques mois, j’en avais même oublié son exis­tence. Mais c’est une bonne chose que le manque de mix­ité et d’égalité homme-femme fasse réa­gir. C’est pour ça que je me bats : pour met­tre un terme à l’enfermement cul­turel, religieux et cou­tu­mi­er qui règne en maître aujourd’hui en France dans cer­tains quartiers.
J’ai le sen­ti­ment d’être de retour en Algérie en 1990

Dans cette vidéo, on me voit ren­tr­er dans un café de Sevran (Seine-Saint-Denis) avec Aziza Sayah, une autre mil­i­tante de l’as­so­ci­a­tion La Brigade des mères, que j’ai créé en 2014 pour faire appli­quer les lois de la République, là où l’Etat échoue. Aujour­d’hui, notre asso­ci­a­tion est aus­si parte­naire de FATE (Fam­i­lies against ter­ror­ism and extrem­ism) dans le cadre de son action con­tre la rad­i­cal­i­sa­tion.

Je con­nais bien cette ville, c’est la mienne depuis 10 ans et je savais que cet étab­lisse­ment était fréquen­té majori­taire­ment par des hommes. Ce que je ne savais pas, c’est que le gérant refu­sait de servir les femmes qui s’y aven­tu­raient.

J’ai donc été très sur­prise, et choquée, lorsqu’il nous a dit qu’il n’y avait pas de mix­ité dans ce café et que les femmes n’y étaient pas les bien­v­enues. Nous sommes en France en 2016 et pour­tant ce genre d’anecdote me donne le sen­ti­ment d’être de retour en Algérie au début des années 1990.

Je suis née et j’ai gran­di en France et lorsque j’ai eu 13 ans, mon père a fait le choix d’emmener toute la famille dans son pays d’origine, l’Algérie. J’y suis restée jusqu’à mes 23 ans. Quand je suis rev­enue en France, 10 ans après être par­tie, j’ai pu com­mencer des études supérieures et vivre ma vie.

“Tout le monde est con­tent, pourquoi tu t’en mêles ?”

Aujourd’hui, je refuse d’ac­cepter que les pou­voirs publics, les agents soci­aux et les dirigeants poli­tiques locaux, encour­a­gent l’enfermement cul­turel et religieux. Je le vois bien lorsque je pro­pose des ate­liers aux habi­tants de Seine-Saint-Denis, via la mairie de Sevran, où je vis, ou celle du Blanc Mes­nil, où je tra­vaille.

En tant que créa­trice de la Brigade des mères et citoyenne, je pro­pose des activ­ités cen­trées autour de la famille. Je con­state que les mairies avec lesquelles je tra­vaille tri­ent automa­tique­ment les activ­ités en fonc­tion du genre : le sport pour les hommes, la cui­sine pour les femmes. Les organ­isa­teurs jouent un jeu dém­a­gogue mal­sain et je me retrou­ve avec des ate­liers com­posés unique­ment de femmes où il m’est presque inter­dit de faire inter­venir un homme.

Je me sou­viens par exem­ple de la fois où j’ai pro­posé de faire inter­venir un jazzman améri­cain. Le respon­s­able des activ­ités m’a dit que j’avais plutôt intérêt à ramen­er une chanteuse de raï. L’idée était d’une part de per­pétuer l’en­fer­ment cul­turel en don­nant aux habi­tants du quarti­er de la musique tra­di­tion­nelle algéri­enne, et d’autre part de tran­quil­lis­er le quarti­er en garan­tis­sant que les femmes qui se rendaient à ces activ­ités resteraient bien entre-elles unique­ment, sans homme.

Une autre fois, j’ai voulu organ­is­er un ate­lier de pho­togra­phie autour du thème de l’estime de soi et j’avais sélec­tion­né un pho­tographe pro­fes­sion­nel pour l’occasion. Là encore, on m’a sug­gérée de choisir plutôt une femme pour ani­mer l’ac­tiv­ité…

À chaque fois, je protes­tais et à chaque fois, j’avais le droit à la même réponse :

“C’est ce que les gens veu­lent et c’est très bien comme ça. Tout le monde est con­tent, pourquoi est-ce que tu t’en mêle ?”.

L’en­fer­me­ment nous con­cerne tous

J’aime l’Algérie et j’aime la France. Je n’ai rien con­tre le fait de pra­ti­quer sa reli­gion ou de faire vivre sa cul­ture. Là où j’ai plus de mal, c’est quand une de ces deux choses va à l’encontre des lois de la République. L’égalité homme-femme est un principe répub­li­cain en France et nous avons des lois pour la pro­téger. Ce n’est pas nor­mal qu’il y ait des poli­tiques prêts à y renon­cer sim­ple­ment pour des raisons élec­torales.

Nous sommes en France et les cafés sont mixtes. Un gérant de bar n’a pas le droit d’intimider une femme qui voudrait con­som­mer dans son étab­lisse­ment sous pré­texte qu’il a décidé – illé­gale­ment – que son com­merce était réservé aux hommes.

Je suis effrayée de voir que l’on sépare ain­si les hommes et les femmes. Ce n’est ren­dre ser­vice à per­son­ne. La mix­ité et la diver­sité sont la base essen­tielle d’une société en bonne san­té. Je ne par­le pas seule­ment de mix­ité de genre, je par­le aus­si de mix­ité sociale et religieuse.

L’enfermement n’est pas réservé aux musul­mans orig­i­naires du Maghreb qui vivent en ban­lieue parisi­enne. Dans notre asso­ci­a­tion, la Brigade des mères, nous avons aus­si des catholiques des quartiers chics de Paris qui lut­tent con­tre le même phénomène d’enfermement.

Mon com­bat me coûte cher

Mon engage­ment asso­ci­atif me coûte par­fois cher. La plu­part des mères qui ont com­mencé la Brigade avec moi ont fini par s’en aller par peur de repré­sailles. L’attention que les médias nous ont porté les a effrayées. C’est dom­mage.

C’est d’autant plus dif­fi­cile pour moi que je suis Algéri­enne et musul­mane. Ceux qui ne me com­pren­nent pas, peu­vent penser que je trahis ces orig­ines. D’ailleurs, cer­tains mem­bres de ma famille ou mes amis m’on tourné le dos. J’ai même eu des prob­lèmes au tra­vail avec des men­aces de la part d’un col­lègue au print­emps dernier, après avoir expliqué à la télévi­sion que nos quartiers n’avaient pas besoin d’une mosquée à chaque coin de rue, mais plutôt de cen­tre cul­turels. Depuis ce har­cèle­ment au tra­vail, je suis en arrêt mal­adie.

Pour faire tourn­er l’association, nous avons très peu de moyen. Je m’y con­sacre totale­ment puisque je ne tra­vaille plus en ce moment mais nous n’avons même pas de local pour se retrou­ver ou organ­is­er des ate­liers.

C’est aux élus de régler le prob­lème et pour­tant c’est nous qui nous y col­lons, et sans moyens ! J’ai vrai­ment l’impression de faire leur sale boulot. Eux, ils se con­tentent de laiss­er les habi­tants de ces villes ou de ces quartiers dans des pris­ons cul­turelles et religieuses à ciel ouvert.
Le Plus Nou­v­el Obs

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