Harcèlement des femmes à #LaChapelle #Pajol : le tabou des no go zones enfin brisé ?

Insultes, men­aces, crachats, agres­sions : depuis le 18 mai la France entière décou­vre, effarée, le quo­ti­di­en inviv­able des habi­tantes du Xe-XVI­I­Ie arrondisse­ment de Paris. Dans le quarti­er La Chapelle-Pajol au nord de Paris, les rues sont lit­térale­ment occupées par “des groupes de dizaines d’hommes seuls, vendeurs à la sauvette, dealeurs, migrants et passeurs” qui font plan­er un cli­mat de men­ace per­ma­nente sur les femmes, a révélé Le Parisien. Il y a peu, le con­cept de “no go zone” (lit­térale­ment : zone où l’on ne peut pas aller) était con­sid­éré comme un fan­tasme d’ex­trême-droite ridicule. En 2015, la maire de Paris Anne Hidal­go avait même men­acé de pour­suiv­re en jus­tice la chaîne améri­caine Fox News pour avoir “nui à l’im­age” de Paris en évo­quant les fameuses “no go zones”. Le scan­dale de La Chapelle-Pajol délie les langues des femmes et met les fémin­istes insti­tu­tion­nelles au pied du mur.

Naufrage des féministes officielles

Comme pour l’af­faire du café inter­dit aux femmes à Sevran, le scan­dale de La Chapelle — Pajol a viré au naufrage pour les fémin­istes offi­cielles, c’est-à-dire les organ­i­sa­tions et per­son­nal­ités fémin­istes béné­fi­ciant d’im­por­tants relais médi­a­tiques et d’un sou­tien financier ou logis­tique de la part des pou­voirs publics.

Pour Car­o­line de Haas, fon­da­trice d’Osez le fémin­isme, le har­cèle­ment des femmes dans le XVI­I­Ie arrondisse­ment est avant tout un “prob­lème d’e­space”, d’où l’ur­gence selon elle d’ ”élargir les trot­toirs” et de “met­tre de l’é­clairage”. Le col­lec­tif Stop Har­cèle­ment de rue a dénon­cé une polémique “qui fait le jeu de l’ex­trême-droite” et a martelé son refus de “stig­ma­tis­er” les “hommes pau­vres et immi­grés”. Héloïse Duché, fon­da­trice du col­lec­tif Stop Har­cèle­ment de rue, a pub­lié une tri­bune ramenant l’af­faire de La Chapelle à un prob­lème d’ur­ban­isme.

“Le sexisme est partout” ou l’art de noyer le poisson

Dans un océan de silence gêné, les quelques déc­la­ra­tions des fémin­istes offi­cielles repren­nent toutes le même argu­ment : le sex­isme est partout, donc il est dis­crim­i­na­toire de point­er du doigt un quarti­er ou une pop­u­la­tion en par­ti­c­uli­er. Dans son com­mu­niqué, le col­lec­tif Stop Har­cèle­ment de Rue met sur le même plan la sit­u­a­tion des habi­tantes de la Chapelle et celle des femmes à l’Assem­blée Nationale et des zones rurales. Ne pas pou­voir cir­culer libre­ment dans un quarti­er sans ris­quer insultes, agres­sions, crachats, men­aces serait donc lit­térale­ment la même chose que vivre en sécu­rité en essuyant occa­sion­nelle­ment des remar­ques misog­y­nes.

Pour le col­lec­tif Paye Ta Sch­neck, plate­forme anti-sex­iste extrême­ment influ­ente sur les réseaux soci­aux, la “dénon­ci­a­tion (du har­cèle­ment) DOIT se faire de manière glob­ale et non ciblée, sous peine d’être non seule­ment inutile mais aus­si dan­gereuse”. Vous avez bien lu. Les femmes qui cri­ent leur dés­espoir de ne plus vivre en sécu­rité dans leur quarti­er sont “dan­gereuses” car elles ne par­lent que de leur expéri­ence dans leur quarti­er avec cer­tains groupes spé­ci­fiques d’hommes. Si vous dites que les vendeurs à la sauvette de Bar­bès vous har­cèle­ment plus que les épiciers, vous êtes une femme “dan­gereuse”.

Ne généralisons pas … sauf pour accuser l’ensemble des hommes

A écouter les fémin­istes offi­cielles, le prob­lème ce sont les hommes dans leur ensem­ble, et peu importe si cer­taines caté­gories d’hommes har­cè­lent beau­coup plus que d’autres. Peu importe que la total­ité des témoignages des femmes harcelées de La Chapelle pointent du doigt les migrants, trafi­quants et vendeurs à la sauvette, puisque les prob­lème, ce sont les hommes. Bref, ne général­isons pas, sauf pour accuser l’ensem­ble des indi­vidus de sexe mas­culin.

Ces acro­baties rhé­toriques n’ont con­va­in­cu presque per­son­ne et les témoignages de femmes n’ont cessé d’af­fluer dans la presse, à la radio et à la télévi­sion, en dépit du chan­tage à l’ac­cu­sa­tion de racisme.

“Désolée mais vous dites des conneries”

Par­mi ces témoignages, l’un d’eux est par­ti­c­ulière­ment sig­ni­fi­catif. Flo­rence Tri­coire, jour­nal­iste fémin­iste de gauche, a adressé le 20 mai une let­tre ouverte à Paye Ta Sch­neck, Héloïse Duché (Col­lec­tif Stop Har­cèle­ment de Rue) et Lau­rence de Cock (Medi­a­part) pour les alert­er sur leur aveu­gle­ment :

“Vous vous plantez totale­ment. Vous vous sen­tez oblig­ées de pren­dre posi­tion sur le sujet parce que c’est votre créneau sauf que, je crois que vous n’avez pas dû met­tre beau­coup les pieds dans ce quarti­er. Du coup, désolée mais vous dites des con­ner­ies. Il y a un vrai prob­lème de har­cèle­ment de rue à La Chapelle, et franche­ment, pour avoir pas mal cra­pahuté dans Paris, je pense que c’est à une con­cen­tra­tion inédite.”

La jour­nal­iste a vécu “3 ans à 100m du métro, sur la rue Marx Dor­moy” et a vu son quo­ti­di­en chang­er rad­i­cale­ment : “au bout d’un moment, je ne pou­vais plus faire le chemin sans me faire abor­der 5 fois. Putain, je l’aimais, au début, ce quarti­er, J’aimais que ce soit pop­u­laire. J’aimais que ce soit divers. Ça devait sat­is­faire la con­nasse de gauche que je suis. Mais là, c’est arrivé à un point où ça n’était plus pos­si­ble. Ne plus pou­voir m’habiller comme je voulais, sor­tir à l’heure de mon choix sans penser aux « types de la rue » et arriv­er chez moi en colère ou en pleurs juste parce que j’habitais cette rue, ce n’était plus pos­si­ble.” 

Pour Flo­rence Tri­coire, cette sit­u­a­tion est directe­ment liée à la récente crise migra­toire parisi­enne : “migrants, mecs qui prof­i­tent des migrants, vendeurs de cig­a­rettes, vendeurs de tout et n’importe quoi se sont retrou­vés sur un espace de 50 m² d’un coup, dans des pro­por­tions com­plète­ment dingues et qui n’existaient pas avant.” Ce point pré­cis de son témoignage a choqué au point que la jour­nal­iste s’est vue dans l’oblig­a­tion de ver­rouiller le compte Twit­ter sur lequel elle avait pub­lié sa let­tre. L’in­té­gral­ité du texte est disponible ici.

Cap­ture réal­isée sur le compte Twit­ter de Flo­rence Tri­coire avant ver­rouil­lage

“No go zones”, “zones de non-droit”… quelle que soit l’ex­pres­sion plus ou moins mar­quée poli­tique­ment que l’on emploie, force et de con­stater qu’il y a des ter­ri­toires où l’on ne peut plus se ren­dre en sécu­rité, surtout lorsqu’on est une femme. Les femmes qui subis­sent dure­ment ces con­flits ter­ri­to­ri­aux sont de moins en moins récep­tives à la rhé­torique du fémin­isme offi­ciel et sem­blent déter­minées à ne pas se laiss­er expulser en silence de l’e­space pub­lic.

 

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